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Dans la région d’Odessa, pendant l’été, même les réfugiés deviennent des « vacanciers ». Surtout ceux qui sont en mesure de payer leur séjour dans des campings ou des hôtels. Mais bientôt viendra l’automne : à partir de la fin septembre, tous les « vacanciers » encore dans la région seront considérés comme des réfugiés.
Odessa en temps de guerre

La première chose que je peux vous dire…

Andreï Kourkov

Revue #105

Août 2022

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est qu’il n’est pas nécessaire d’arrêter de se raser pendant la guerre.

« Odessa en temps de guerre », extraits

Samedi dernier, Don Quichotte était à l’affiche du Théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa. Le spectacle commençait à 16h et pourtant la salle était presque comble. Dans les théâtres, ces derniers temps, les représentations en matinée sont considérées comme plus sûres que celles en soirée. L’affiche du Don Quichotte indique toujours que le ballet a été mis en scène par Yuri Vasyuchenko, artiste émérite de la Russie. Celui-ci était jusqu’il y a peu chorégraphe en chef du Théâtre d’Odessa, mais il travaille aujourd’hui au Kazakhstan, à l’Opéra Abaï d’Almaty. Le nouveau chorégraphe en chef du théâtre est l’Arménien Garry Sevoyan. Le chef d’orchestre principal invité est Hirofumi Yoshida, un Japonais. Parmi les danseurs de la troupe et les musiciens du théâtre, on compte de nombreux ressortissants de la Moldavie voisine. Le duc de Richelieu était à la fois le maire et le gouverneur-général d’Odessa. Quand les Bourbons ont repris le trône en France, il est retourné dans son pays natal pour devenir Premier ministre dans le gouvernement de Louis XVIII. C’est lui qui a initié le développement du port d’Odessa, depuis lequel partent aujourd’hui, en temps de guerre, des caravanes de bateaux convoyant du blé, du maïs et autres denrées.

Ce théâtre est comme une Odessa en miniature : cette ville cosmopolite a été bâtie par les Basques, les Espagnols et les Français. L’un des premiers maires de la ville a été le duc de Richelieu, auquel rend hommage un monument érigé au sommet du célèbre escalier du Potemkine qui descend jusqu’au port de passagers de la ville, aujourd’hui à l’arrêt.

Odessa n’a pas été bombardée depuis deux semaines et la vie, en particulier culturelle et gastronomique, a prospéré jusqu’à retrouver des niveaux d’activité comparables à ceux d’avant-guerre. Le marché Privoz, le plus célèbre bazar d’Odessa, est ouvert. Seuls les étalages de poissons sont pratiquement vides – les pêcheurs n’ont pas le droit de sortir en mer. Odessa sans poisson frais : voilà bien l’une des définitions les plus évocatrices de ce que signifie la guerre pour cette ville. Il en était de même pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’Odessa était occupée par les troupes roumaines alliées d’Hitler. On y trouve tout de même des fruits et des légumes, dont les prix n’ont que très peu augmenté malgré la chute notable du cours de l’hryvnia face au dollar et à l’euro.

Les touristes, les réfugiés venus de l’est de l’Ukraine et les habitants ont déjà choisi les endroits où il est à peu près sans risque de se baigner dans la mer autour d’Odessa. Malgré l’interdiction officielle de se rendre à la plage et les décès causés par les mines sous-marines (très récemment, une mine près de la plage à Zatoka a fait deux morts et un blessé), les gens continuent de se baigner sur tout le littoral de la région. Les hôtels et les attractions de bord de mer fonctionnent toujours. Les viticulteurs de la région continuent de fournir des tonneaux de vin aux bars et aux cafés situés sur la côte. Les pastèques cultivées dans le sud de la région d’Odessa sont aussi sucrées que la variété plus connue cultivée à Kherson, qu’elles ont remplacée puisque les troupes russes ne permettent pas aux agriculteurs de Kherson de faire parvenir leurs produits jusqu’aux zones non-occupées de l’Ukraine.

Malgré cela, la région d’Odessa est régulièrement rappelée à sa situation de guerre, même si la ville elle-même n’est pas directement touchée. Les forces russes savent que le littoral d’Odessa est protégé par les missiles Harpoon américains, et les services de renseignements russes surveillent attentivement ces missiles qui menacent de les détruire. Personne ne sait vraiment si la Russie a réussi à localiser et à détruire ne serait-ce qu’un seul lance-missiles, mais les frappes russes détruisent régulièrement des hangars et des entrepôts sur la côte autour d’Odessa, apparemment convaincus que c’est là que l’armée ukrainienne cache ses armes. C’est pourquoi il n’y a pas si longtemps de cela, l’une des stations balnéaires les plus populaires d’Ukraine, Zatoka, a été arrosée de roquettes qui ont tué plusieurs touristes et réduit en ruines les hôtels et les cafés de la ville.

Dans la région d’Odessa, pendant l’été, même les réfugiés deviennent des « vacanciers ». Surtout ceux qui sont en mesure de payer leur séjour dans des campings ou des hôtels. Mais bientôt viendra l’automne : à partir de la fin septembre, tous les « vacanciers » encore dans la région seront considérés comme des réfugiés. Nombre de ceux qui paient aujourd’hui pour séjourner dans des maisons de vacances auront le droit de rester gratuitement pour l’hiver. Le seul problème, c’est le chauffage. La plupart des maisons et des hôtels n’en sont tout simplement pas équipés, puisqu’ils ne sont utilisés que pendant la saison estivale.

Au sommaire

  • Texte inédit « Odessa en temps de guerre », extraits 
  • Bio-bibliographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un coup de cœur artistique ?
      Pèlerinage aux Cèdres du Liban
      , un tableau de l’artiste hongrois Tivadar Csontváry Kosztka
    • Une autrice fétiche ?
      Daniil Harms

Édito

Les romans de l’écrivain ukrainien Andreï Kourkov portent un regard acéré et ironique sur la vie dans les sociétés postsoviétiques. On y trouve quantité de situations absconses de la vie quotidienne russe ou ukrainienne qui, déformées à l’extrême, deviennent surréalistes. La tendresse, l’humanisme et l’humour qui sont sa signature sont d’autant plus précieux en ces temps troublés.

C’est en 2020 que nous aurions dû accueillir Andreï Kourkov à Marseille, une ville qu’il connaît bien et où il a de fervents lecteurs. La pandémie de Covid19 nous avait obligés à reporter sa venue. Restés en lien étroit avec lui, nous avions programmé de nouvelles dates, à l’été 2022. Mais en février dernier a surgi une autre actualité : celle de la guerre déclenchée par les Russes en territoire ukrainien… Décaler encore ? Non, car Andreï Kourkov a souhaité avec force maintenir cette résidence. Il a cependant presque totalement modifié son projet, qui aurait dû être consacré à l’achèvement d’une trilogie romanesque historique.

Depuis le début de la guerre, tout son travail d’écrivain est en effet orienté vers le réel, l’agression russe, son contexte, ses conséquences pour l’Ukraine et pour la Russie. Ses articles et essais, son journal, ont donc formé la base « documentaire » de ce livre qu’il a achevé d’écrire en résidence à Marseille, et qui va très vite être traduit et publié. Un éloignement de la fiction ? En quelque sorte. Mais un livre qui reste ancré dans son univers si particulier, et qui montre la continuité de l’attachement sans faille de son auteur à la dimension humaine des événements. Entre humanité et barbarie, douleur et espoir, il continue de s’intéresser aux gens ; à sa famille, ses proches et ses amis qui lui sont précieux bien sûr, mais aussi, dit-il, à « des personnes que je ne rencontrerais pas en temps de paix ».

Fanny Pomarède et
Pascal Jourdana
La Marelle, août 2022

Informations

  • Prix
    3,00 €
  • Nombre de pages
    16
  • Parution
    15/08/2022

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

Andreï Kourkov
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