
J’ai la vision très nette d’une ville géante peuplée de millions d’habitants et cernée par une forêt de billions d’hectares. Nous sommes sur les terres les plus à l’ouest du Continent. C’est la grand-ville ! Des sirènes hurlent dans les hauteurs. Les tours tanguent. Des autobus montent au ciel. Des christs ultra-violents passent sur les trottoirs. La sauvagerie est à l’état brut à chaque coin de rue.
La première chose que je peux vous dire…
Marc Graciano
Revue #124
La première chose que je peux vous dire…
La première chose que je peux vous dire est que je ne suis pas écrivain. Un écrivain sait écrire, en ce sens qu’il est capable de donner forme à un propos, une idée, un récit. Il possède aussi toute une palette technique qu’il maîtrise. Il sait faire varier les différents types de phrase, organiser les paragraphes grâce à la ponctuation. Il sait utiliser les dialogues qui viennent scander le récit, faire se reposer l’attention, ou la relancer, ou nourrir la narration. Je ne possède point cette technique, écrivant désormais toujours de la même manière. C’est-à-dire avec une succession de phrases simples et coordonnées par des conjonctions diverses. Je compare souvent ma phrase au rythme d’un moteur de tracteur, qui irait toujours à sa même vitesse, sur un chemin vicinal comme sur une autoroute. Je ne dis pas cela par coquetterie d’auteur, ou fausse humilité. Je ne me sens vraiment pas écrivain, mais plutôt réalisateur, en ce sens qu’en écrivant, je réalise, grâce aux mots, des images. Je tente de rendre réel mon imaginaire. La première chose que je peux vous dire est donc que j’espère être un réalisateur.
Extrait sans titre
J’ai la vision très nette d’une ville géante peuplée de millions d’habitants et cernée par une forêt de billions d’hectares. Nous sommes sur les terres les plus à l’ouest du Continent. C’est la grand-
ville ! Des sirènes hurlent dans les hauteurs. Les tours tanguent. Des autobus montent au ciel. Des christs ultra-violents passent sur les trottoirs. La sauvagerie est à l’état brut à chaque coin de rue. C’est un siècle nucléaire, mais, l’hiver venu, les renards, les loups et les ours descendent faire les poubelles dans les avenues. Les enfants partent à la recherche de sources. Les vieilles femmes ne se nourrissent plus que de cervelles d’agneaux. Les hommes prennent leur bain en faisant saillir leurs muscles. Accotées au montant de la porte, leurs femmes regardent à travers la vapeur et rient. Oui ! Tout à fait comme dans l’ancien temps! Mais tout cela, c’est à la périphérie de la ville. Dans le quartier moderne et central où je réside ce ne sont que de hautes tours de verre et d’aluminium qui scintillent dans la nuit comme des sapins de noël. De mon appartement en hauteur, je peux jouir d’une vue sur toute la méga-cité. Je peux ainsi me laisser absorber par la pullulation des enseignes publicitaires violemment lumineuses ou contempler la pulsation infinie et aléatoire des chiasmas autoroutiers. Ou encore le ballet incessant des projecteurs d’hélicoptères. Cette tour est la plus haute du monde. Elle a été bâtie en terre de pisé selon les techniques architecturales les plus antiques alliées aux plus récentes et complexes. L’air circule savamment dans un jeu de caissons. Il réfrigère ainsi le bâtiment même au plein cœur des étés caniculaires. Le toit est végétalisé. Une garrigue s’y développe librement sur plusieurs hectares. Ses effluves sont aimantés par des membranes biomagnétiques et redirigées dans le circuit d’aération. Aussi flotte-t-il dans mon loft immense une odeur aromatique d’extérieur herbu, une odeur de montagne non domestiquée. On se déplace dans des ascenseurs silencieux et mus par nul jeu de câbles. Leur traction se fait par système éléctrostatique. Durant l’ascension, debout dans les cabines intégralement vitrées et étincelantes, on jouit d’une vue panoramique sur la ville. Le chauffage se fait par un entrelacs infini de micro-tubes intégrés au sol en tadelack. Les tubes sont faits d’une protéine hydrofuge et capable d’engrammer la mémoire de la forme initiale voulue par les ingénieurs chauffagistes. Le réseau peut ainsi s’auto-régénérer. Le principe du chauffage est géothermique. Une eau bouillante est captée vingt kilomètres en profondeur et vient nourrir des pompes à chaleur ultramodernes à peine plus grosses qu’un frigo de minibar.
Au sommaire
- Texte inédit (extrait sans titre)
- Bio-bibliographie de Marc Graciano
- Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
- Un son ou une musique ?
Jimi Hendrix, et tout particulièrement un morceau
intitulé Who Knows. - Un agacement ?
Redoubler le sujet d’une phrase, allié à l’usage d’un pronom démonstratif, en même temps que l’adverbe là… Exemple :
Cette question-là, elle nourrit votre travail ? Voire : Cette question-là, elle nourrit ce travail-là ?
- Un son ou une musique ?
Édito
Quel bonheur et quelle fierté pour La Marelle d’accueillir en résidence Marc Graciano. Nous suivons depuis longtemps son travail et la construction de son œuvre, impressionnante notamment par sa langue, dense, le processus d’écriture opérant comme une réduction en cuisine. Une langue se résumant à « une succession de phrases simples et coordonnées par des conjonctions diverses » nous dit l’auteur, une phrase au « rythme d’un moteur de tracteur, qui irait toujours à sa même vitesse » de manière obstinée, parfois impitoyable – mais attention, une fois embarqué dans sa course, on ne s’en extrait plus.
Marc Graciano déclare d’emblée dans cette revue qu’il n’est pas écrivain, qu’il ne fait pas littérature. Quelle belle besogne tout de même ! De l’ouvrage ontologique, porté par une langue qui résonne d’accents anciens et qui pourtant sonne profondément moderne, nous faisant ainsi traverser l’épaisseur du temps. Ses livres nous font éprouver l’humanité à travers les âges, une humanité archaïque et vibrante.
Durant sa résidence à Marseille, Marc Graciano a travaillé à l’écriture de Nef des enfants : un fragment de poème, où un personnage venu jusqu’à l’ermite dans son désert témoignera de sa participation à la croisade dite « des enfants » ou « des pastoureaux », parallèle à celle des grands féodaux chrétiens, et de son passage vers la Terre Sainte, depuis le rivage provençal.
Cependant, le texte que vous découvrirez ici est issu d’un autre manuscrit, dont nous ne pouvons vous révéler rien d’autre que le passage publié dans cette revue…
Fanny Pomarède
directrice de La Marelle, novembre 2025
Informations
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Prix3,00 €
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Nombre de pages12
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Parution25/11/2025
Renseignements techniques
Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.


