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En résidence de création

Les batailles nocturnes
Emilie Aussel

■ Avril 2026
■ La Ciotat

Le projet d’écriture

En résidence à La Marelle, Emilie Aussel travaille sur Les batailles nocturnes ou De peines et désirs (titre provisoire).

Que faire de notre chagrin ?Qu’il soit intime et immense avec la perte brutale de l’être aimé.Qu’il soit celui que nous ressentons parfois dans notre corps face à l’état du monde.La tristesse est grande, la colère et le sentiment d’injustice aussi.Comment ne pas tomber ?Comment ne pas sombrer ?Nous avons ouvert les bras. Temps et sentiments mêlés.La fête fut grande, la danse folle et contagieuse.Nous nous sommes embrassés et nous avons dit oui.

Après la disparition de son compagnon, Emilie Aussel reprend lentement le fil de l’écriture, assumant la transformation inévitable de sa vie et de ses projets artistiques. Deux formes s’imposent à elle, se nourrissant l’une de l’autre. Ce seront deux directions de travail, deux films qu’elle mènera en parallèle durant la résidence. L’un au plus près de l’expérience, dans l’adresse et la parole. L’autre dans sa transformation, dans le passage au collectif, au rituel, à la transe.

 

Note d’intention de l’auteur

Depuis ma candidature l’an passé, un bouleversement profond a transformé ma vie et mon travail. Mon compagnon, Damien Ravnich, est décédé en mars 2025 des suites d’un cancer. Il avait 44 ans et il était musicien. C’était un homme doux, solaire, en pleine santé avant la maladie. Dix mois ont suffi à tout emporter. 

Damien était mon partenaire dans la vie comme dans l’art depuis plus de treize ans. Il a composé la musique de mes films, il était le premier lecteur de mes textes. C’était mon confident, mon âme sœur, un pilier dans ma création. Nous avons appris sa maladie fin avril 2024. En septembre, dans un moment de répit dû à son traitement, nous nous sommes marié·es dans une fête gigantesque avec plus de 150 ami·e·s. La mort était prévenue, nous ne nous sommes pas détourné·es d’elle. Elle serait du bal, obligée de danser, et nous ne la laisserions pas nous empêcher de célébrer la vie, nos amitiés et notre amour. Nous étions déchaîné·es. C’était une nuit radieuse. La piste de danse était pleine. Six mois plus tard, Damien passait dans l’autre monde.

Aujourd’hui, deux formes distinctes et pourtant indissociables s’imposent à moi. Ce sont deux directions de travail que je souhaite explorer en parallèle pendant mon temps de résidence à La Marelle.

La première est un film-lettre d’amour, une forme documentaire et intime. Une adresse directe à Damien construite à partir de mon journal. La transformation de celui-ci en une forme audio-visuelle. Ma voix porte mon texte. Des images d’archives, photographies, vidéos, sa musique, fragments de nos vies s’y mêlent à des mises en scène de mes rêves. Je veux y poursuivre le dialogue avec lui, traverser les différentes strates du deuil, mais aussi faire apparaître la joie, la vitalité, la lumière qui étaient les siennes. Ce film est à la fois un geste d’amour, un espace de survivance du lien, et une manière de transmettre à nos enfants une mémoire sensible de leur père et de notre histoire. 

La seconde direction prolonge et transforme Les batailles nocturnes — projet de fiction chorale inspiré des phénomènes d’épidémies dansantes que je vous avais proposé avant le cataclysme — en l’ancrant dans l’organisation de la grande fête surréelle de notre mariage, surplombée par le couperet du cancer incurable qui devait nous séparer. C’est une fiction, nourrie par mon expérience vécue, de mes recherches sur ces épidémies et de leur convergence avec le déchainement d’un film de mariage. 

Toute la dramaturgie du film sera entièrement tendue vers la scène de la fête, le bal. C’est une scène qui est là dès le début, comme une image intérieure qui hante le film. Un vortex. Avant même qu’elle n’advienne, quelque chose est là comme une force qui nous aspire.

On savait, sans toujours le formuler, que le temps était compté. Et pourtant, ou peut-être précisément pour ça, cette journée et cette nuit ont pris la forme d’un débordement de vie. Ce qui me frappe aujourd’hui, en y repensant, c’est la puissance de cette solidarité joyeuse. Une manière d’être ensemble qui relevait presque d’un instinct vital. Comme si chacun, à sa manière, pressentait la nécessité de faire corps, de créer autour de nous un espace de fête qui soit aussi un rempart.

Le film de fiction puisera dans cette matière humaine très concrète pour construire ses personnages. Certaines situations vécues pourront devenir des scènes, des prises de parole qui dérapent vers le rire ou les larmes, des moments de désorganisation totale suivis d’élans collectifs spontanés, et peu à peu cette fête très ancrée dans le réel glissera vers une dimension plus incertaine. On verra des gestes se répéter, s’amplifier, se dérégler. Certains personnages sembleront saisis par une énergie qui les dépasse. L’idée est que la frontière entre le présent, la mémoire et la mort semble se fissurer. Et que dans ce mouvement, la fête apparaisse comme un geste de résistance à la disparition, mais aussi comme un lieu où celle-ci affleure. Sur le dancefloor, la joie et la perte ne s’opposent plus, elles cohabitent dans un même espace et dans un même mouvement des corps.

La voix issue de mon journal pourra traverser ce dispositif, en contrepoint. Une voix intime, lucide, qui sait l’issue, et qui accompagne ce basculement. Elle reliera l’expérience vécue à sa transformation fictionnelle, maintenant un fil entre le réel et sa métamorphose.

Le film cherchera moins à reconstituer qu’à transfigurer, à faire de cette fête vécue, excessive, collective, profondément humaine, la matière d’un récit où le réel, poussé à son intensité maximale, ouvre sur une dimension fantastique, quasi-onirique, voire métaphysique.

Ainsi, ces deux films avancent ensemble. J’ai la sensation que ce que nous avons vécu - l’amour, la maladie, la force d’un groupe d’ami·e·s, la fête au bord du gouffre - ne peut pas se contenir dans une seule forme. Il me faut ces deux mouvements. Le temps de résidence serait pour moi un espace pour écrire ces deux gestes, les laisser se répondre, comprendre comment ils peuvent naître l’un de l’autre.

 

Emilie Aussel



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